scholarly journals La sociologie québécoise contemporaine

2005 ◽  
Vol 15 (2-3) ◽  
pp. 167-199 ◽  
Author(s):  
Marcel Fournier

Il est une idée communément admise non seulement par les historiens et les philosophes des sciences mais aussi par les scientifiques eux-mêmes, à savoir que la science a « une vie propre, une histoire immanente » et qu'elle se développe sur la base des connaissances antérieurement accumulées et selon une séquence logique. Il n'est donc guère étonnant que les premiers sociologues qui se sont intéressés à l'étude du développement de disciplines scientifiques aient tenté de démontrer que celui-ci est cumulatif et qu'il suit, comme le développement de la plupart des phénomènes naturels, la forme d'une courbe logistique. La publication en 1962 du livre de Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, incite les sociologues d'une part à multiplier les recherches empiriques en sociologie de la science et, d'autre part, à découper le développement de disciplines scientifiques en périodes ou étapes. D'abord descriptives, ces études, qui sont le plus souvent effectuées par des chercheurs américains, s'inspirent habituellement d'une problématique soit « interactioniste » soit « institutionnaliste » : les transformations d'une discipline scientifique sont en effet principalement déterminées, pour les uns, par des modifications dans la structure des relations ou interactions entre les scientifiques et, pour les autres, par des modifications dans les organisations ou institutions scientifiques. Et, si ce n'est d'établir une vague relation entre l'apparition de nouvelles occupations intellectuelles et le changement de certaines « valeurs sociales », on tend à reconnaître l'autonomie du champ scientifique, évitant ainsi de déduire directement la structure, son fonctionnement et sa fonction de l'état des rapports de force entre groupes ou classes sociales. Il est évidemment difficile de nier qu'un champ scientifique dispose, en raison même de sa fonction propre de production de connaissances, une relative autonomie par rapport aux demandes externes qui sont toujours retraduites conformément à la logique propre du champ5. Cependant, il serait quelque peu idéaliste de croire que la structure et le fonctionnement d'un champ scientifique ne dépendent en aucune façon des fonctions différentes et parfois contradictoires que les divers groupes ou classes sociales objectivement intéressés à son fonctionnement lui confèrent en fonction même de leur position dans la structure sociale: le développement d'une discipline scientifique a en effet d'autant plus de chances d'être rapide et important que les praticiens de cette discipline obtiennent l'appui de groupes sociaux qui s'intéressent (au double sens du terme) à la recherche scientifique et qui la subventionnent directement ou exercent des pressions auprès de l'État pour que celui-ci en assume la responsabilité. La constitution d'une « communauté » scientifique, l'acquisition par ses membres d'une légitimité culturelle qui se matérialise dans l'obtention de postes universitaires n'apparaissent donc pas totalement indépendantes de la contribution que ces membres apportent au développement des forces productives, à la rationalisation de la gestion publique ou à l'élaboration d'idéologies. Il suit de cette proposition qu'il faut, dans une étude du développement de la sociologie au Québec, non pas réduire cette discipline à l'idéologie ou l'analyser comme une idéologie, mais rendre compte de l'utilisation que des groupes ou classes sociales ont faite de ce savoir et des intérêts qu'ils ont eus à l'utiliser: non seulement description des transformations de la structure et du fonctionnement d'un sous-champ scientifique, cette étude devient aussi l'analyse des transformations de la structure des rapports entre, d'une part, le sous-champ scientifique et, d'autre part, les champs politique, religieux et économique.


2005 ◽  
Vol 23 (3) ◽  
pp. 361-385 ◽  
Author(s):  
Marcel Fournier

Objet de nombreuses études, le processus de constitution de nouveaux savoirs ou de nouvelles compétences est assimilé tantôt au mouvement de « professionnalisation », tantôt à l'organisation de disciplines scientifiques, mais dans l'un (sociologie des professions) et l'autre cas (sociologie de la science), ce processus est identifié à la constitution d'un corps de spécialistes et à leur insertion en milieu universitaire : les conditions institutionnelles ou les étapes d'institutionnalisation d'une discipline sont invariablement la délimitation des frontières de la discipline, l'organisation d'institutions d'enseignement et de recherche, la constitution de réseaux ou plus largement d'une « communauté » de collègues en contact les uns avec les autres, la formalisation des règles d'accès à la carrière scientifique, etc. Il faut cependant reconnaître que, parce qu'elle exige la mobilisation de ressources humaines et financières, toute transformation de la division sociale du travail intellectuel qu'entraînent l'apparition et l'organisation d'une nouvelle discipline ne repose pas sur la seule force de P« idée » nouvelle ou sur la seule énergie de quelques individus d'exception. Pour la période contemporaine, en particulier pour la période qui correspond à la modernisation du système universitaire et qui date, en Europe et en Amérique du Nord, de la seconde moitié du XIXe siècle, une telle modification n'est nullement indépendante de transformations de la structure sociale elle-même, en particulier de la montée de nouvelles classes dirigeantes qui identifient leur mobilité au « progrès », à la « modernité » et à la « science », et qui souvent s'associent à des mouvements de réformes sociales. Dans le cas de la sociologie aux États-Unis, il ne fait aucun doute, comme le montre Oberschall, que sa naissance et son développement rapide sont provoqués par la prise de conscience et la prise en charge, d'abord par des institutions privées et ensuite par l'État lui-même, des «problèmes sociaux» (pauvreté, hygiène, criminalité, urbanisation, etc.) qu'entraîne l'industrialisation et qui suscitent l'organisation de mouvements réformistes habituellement animés par des membres des classes supérieures. ' Fille de la modernité, la sociologie en est à la fois le témoin, l'analyste et (parfois) le critique. Dans le cas d'une société telle que le Québec dont le développement économique est largement dépendant, Le. fonction de capitaux étrangers, la mobilité et la mobilisation de la bourgeoisie francophone n'ont été, de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu'aux années de la Crise, que partielles et n'ont pas permis, à travers des mouvements de réforme, la véritable modernisation du système universitaire francophone. Le développement de la sociologie sera certes lié à un mouvement social de modernisation, mais le contexte politique (de lutte contre le Duplessisme) et aussi la composition de ce mouvement, plus étroitement lié aux classes moyennes et populaires, seront différents : à la fois cette conjoncture spécifique et les caractéristiques sociales de ceux qui s'intéressent à cette discipline donneront à son développement un rythme et une forme particuliers.



2007 ◽  
Vol 18 (3) ◽  
pp. 199-236
Author(s):  
Ana Biresev

(fra) Cet article traite de l?analyse du champ scientifique de Bourdieu. Dans la premi?re partie de ce texte l?auteure examine la vision bourdieusienne de la structure et de la dynamique du champ de la science. La deuxi?me partie est consacr?e ? la consid?ration des pr?suppositions ?pist?mologiques et m?thodologiques fondamentales d?une science du champ scientifique d?velopp?es par Bourdieu ? travers un dialogue avec quatre traditions, d?apr?s lui relevantes de la sociologie et de la philosophie de la science: la tradition structuro-fonctionnaliste ou mertonienne de sociologie de la science, la th?orie de la science normale et des r?volutions scientifiques de Thomas Kuhn, le programme dit fort de David Bloor et les ?tudes de vie de laboratoire. La troisi?me partie de ce texte est une esquisse da la critique sociologique, voir bourdieusienne, de la raison scolastique, notamment de ses manifestations dans le domaine de la connaissance, dans le domaine de l??thique et dans le domaine de l?esth?tique.



2019 ◽  
Vol 17 (2) ◽  
pp. 125-139
Author(s):  
Christopher A. Shrock

Thomas Reid often seems distant from other Scottish Enlightenment figures. While Hume, Hutcheson, Kames, and Smith wrestled with the nature of social progress, Reid was busy with natural philosophy and epistemology, stubbornly loyal to traditional religion and ethics, and out of touch with the heart of his own intellectual world. Or was he? I contend that Reid not only engaged the Scottish Enlightenment's concern for improvement, but, as a leading interpreter of Isaac Newton and Francis Bacon, he also developed a scheme to explain the progress of human knowledge. Pulling thoughts from across Reid's corpus, I identify four key features that Reid uses to distinguish mature sciences from prescientific arts and inquiries. Then, I compare and contrast this scheme with that of Thomas Kuhn in order to highlight the plausibility and originality of Reid's work.



2018 ◽  
Vol 6 (1) ◽  
pp. 49-64
Author(s):  
Muhammad Wildan ◽  
Muhammad Wildan

The term “economy” comes from Greek word “oikonomia” consisting of “oikos” which means household and “nomos” which means regulation. The word “oikonomia” can be defined as the applicable regulation to fulfill the needs in a household. Islamic economics aims to build the economic independence of society collectively, meanwhile conventional economics is still individualistic. In the amidst of globalization, the efforts of sharia economist in covering coventional economic flow are already good enough. System that is already ingrained in society cannot easily be changed. The good strategic plan is required in instilling Islamic economic system in the middle of society. Thomas Kuhn says: ”every system has paradigm and the core of Islamic economic paradigm is definitely from Qur’an and Sunnah”.



2009 ◽  
Author(s):  
Daniela Bailer-Jones ◽  
Cord Friebe
Keyword(s):  


1972 ◽  
Vol 27 (1) ◽  
pp. 33-45
Author(s):  
Peter Mathias

Le but de cet article n'est pas de dégager des déterminations nouvelles à la révolution industrielle en Angleterre, ou d'établir de nouveaux critères de sa singularité. On a souvent mis en avant de multiples facteurs explicatifs : la situation favorable en ressources naturelles, les mouvements démographiques d'une structure sociale souple et mobile, une demande intérieure en extension (et particulièrement une demande croissante de la part des groupes à revenus moyens), les progrès d'une agriculture spéculative, le développement d'une tradition industrielle à base rurale, un marché extérieur et des colonies, des capitaux disponibles, un génie inné de l'invention, l'esprit d'innovation ou d'entreprise, le non-conformisme protestant, un système de gouvernement qui sut favoriser à différentes époques l'intervention et le laissez-faire selon un dosage propice, une législation encourageant l'efficacité de la concurrence et de l'économie de marché, des connaissances et une attitude scientifiques, des mobiles et des motivations psychologiques.







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